Le début de la fin d'un règne1

Le Prince de Machiavel2, une oeuvre didactique écrite dans le but d'éclairer aussi bien le peuple que les princes sur l'art de la politique. Une lecture de celle-ci au début de la fin du règne de Bouteflika s'impose. Si au début de son règne nous, pauvres naïfs de ce peuple, avons décelé quelques signes machiavéliques chez Bouteflika à travers ses discours enflammés, interviews, jeu d'alliances avec les grandes forces politiques - qu'on disait représentatives de l'Algérie -, en plus d'actions politiques qu'on peut qualifier de médiatiques, rien d'autre. Le but recherché est de redorer le blason et soigner l'image de l'Algérie que nous disons tous malade. Alors que finalement il ne soignait que sa propre image de mégalomane, si j'ose dire. J'essayerais par ce bref commentaire d'énumérer quelques manquements de sa part aux enseignements dictés par Machiavel dans Le Prince, et qui se résument dans cette suite. Manquement aux règles de la prise du pouvoir et à la manière de gouverner comme ça été indiqué du chapitre II au chapitre XI. Si la prise du pouvoir doit impérativement se faire par deux manières qui sont l'hérédité et la conquête, Bouteflika, par contre, a employé un procédé tout lâche, celui qui consistait à accepter le pouvoir au moment où tous ses adversaires politiques se sont retirés de la course électorale en 1999. En plus de ça il a même osé insister que le pourcentage dont il a été accrédité soit revu à la hausse, ce qui est en lui-même une autre lâcheté.
A partir du chapitre VI, Machiavel s'attache à la progression vers la distinction de prince, il énumère quelques manières différentes pour accéder au pouvoir suprême et qui sont le mérite, la fortune, le crime, la faveur du peuple ou des grands. Si on revient à son accession au pouvoir, cela s'est réalisé sans le mérite ni la faveur du peuple. Un manquement flagrant déjà durant son premier mandat. Est-ce qu'il a pu durant toutes ces années de règne remédier à ce manquement ? Nous lui laissons le soin de se faire une analyse objective et puis de rentrer chez lui le cas échéant s'il trouve que cela vaut la peine.
Le prince une fois au pouvoir, sa tâche consiste à le maintenir et les conditions nécessaires proposées par Machiavel sont le jeu d'alliances, le rôle de l'armée et le comportement vis-à-vis du peuple. Manquement au sens de la notion machiavélienne du jeu des alliances. Si Machiavel parle d'alliances avec les grands pour renforcer l'Etat, Bouteflika, par contre, sa conception consiste à instaurer des alliances avec les uns et les dresser ensuite contre les autres, une manière bien spéciale à lui pour renforcer l'Etat et ses institutions.
Pour ce qui est du rôle de l'Armée, à défaut de la professionnaliser et de la soutenir dans sa tâche contre le grand fléau qu'est le terrorisme, il lui a concocté ce qu'il appelle la « concorde civile », une sorte de bombe à retardement.
Une façon à lui de semer la discorde par la concorde. Et à propos du comportement vis-à-vis du peuple, Machiavel conçoit une politique du prince qui a pour fonction d'éviter le mépris et la haine du peuple. « C'est de n'être ni méprisé, ni odieux, en rendant le peuple content de vous » ; chapitre XIX. « Un souverain doit bien traiter les grands et ne se rendre point odieux au peuple » ; chapitre XIX. Ces deux passages démontrent un autre manquement de Monsieur le Président vis-à-vis du comportement à adopter à l'encontre du peuple. Un flash-back est plus que nécessaire pour le peuple afin qu'il médite la nature de ce comportement. Le moins qu'on puisse dire, c'est que notre cher Président avait du mépris pour toutes les catégories de la société algérienne. Pour montrer à quel point il est méprisant, nous pouvons dire que le début de son mandat ainsi que sa fin sont caractérisés par le mépris des journalistes. Il est passé d'un mépris par le verbe (tayyabet el hammam) à un mépris par la pratique d'un harcèlement judiciaire et policier à la veille de la sortie du livre de M. Benchicou qui m'a beaucoup inspiré dans la rédaction de cet article, et dont je salue le courage au passage. Nous pouvons aussi parler du mépris d'un Président à l'encontre de son peuple à travers les événements de Kabylie où Monsieur Bouteflika n'a même pas estimé nécessaire d'intervenir au début de la crise. Il était pourtant préférable et même salutaire pour vous de mépriser ceux qui méprisaient vraiment le peuple et ses institutions, mais pardonner à ces gens, c'est là une dérive inqualifiable.
Machiavel disait dans le chapitre IX : « Le pire qu'un souverain puisse craindre de la part du peuple, c'est d'en être abandonné. » Le pire à craindre, Monsieur Bouteflika, je crois, est maintenant arrivé. Ce qui me laisse dire que la fin d'un mandat trop controversé, que le vôtre vous impose, serait par moralité de mettre fin à votre règne au lieu de chanter les gloires en période de précampagne électorale.
Kaïbi Mohand-Larbi, PES de philosophie
1-Article paru dans Le journal "Le MATIN" du 07-03-2004
2- "Auteur du Prince, Niccolò Machiavelli, florentin et démocrate, dut faire face à la coalition du Pape, des Espagnols et des Vénitiens ligués pour restaurer le pouvoir ducal des Médicis, contre la fragile République de Florence. En faire le suppôt des tyrans et un prévaricateur de la politique, ainsi que le voient ses critiques moraux, c’est feindre de ne pas comprendre un texte dense et réfléchi, résultat d’une expérience vécue et de lectures approfondies, dont le legs qu’il nous fit nous amène à repenser la politique d’une façon plus lucide et, en même temps, à choisir non seulement la liberté, mais les efforts nécessaires pour la garder." (Pierre Cohen-Bacrie, Machiavel, 1469-1527
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